La philosophie spéculative des francs-maçons

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Fonds documentaire

Portrait of Pierre Joseph Proudhon (1809-65) 1865 (oil on canvas)
Thème

La philosophie spéculative des francs-maçons    

Auteur …..Pierre-Joseph PROUDHON

Source

…..Paroles d'un Maçon célèbre

 Extrait des travaux maçonniques de Proudhon (1860)

       Le texte qui suit constitue une compilation de constats et d’observations que Proudhon a présentés en 1860, dont il reprend en introduction ses impressions d’Initiation que les Maçons sont appelés à rédiger au titre du premier travail demandé à l’impétrant après sa Réception dans l’Ordre. En effet, le célèbre écrivain philosophe, économiste et sociologue, mondialement connu, développe dans ce document de multiples analyses, depuis son Initiation jusqu’à celles a posteriori nées de ses travaux en Loge.

       Le 8 janvier 1847, je fus reçu franc-maçon au grade d’apprenti, dans la Loge Sincérité, Parfaite Union et Constante Amitié, Orient de Besançon.  Comme tout néophyte, avant de recevoir la lumière, je dus répondre aux questions d’usage :

-    Que doit l’homme à ses semblables ?

-    Que doit-il à son pays ?

-    Que doit-il à Dieu ?

Sur les deux premières, ma réponse fut telle, à peu près, qu’on la pouvait attendre ; sur la troisième, je répondis par ce mot : la Guerre.

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Justice à tous les hommes

Dévouement à son pays,

Guerre à Dieu, c’est-à-dire à l’Absolu :

Telle fut ma profession de foi.

      Je demande pardon à mes respectables frères de la surprise que leur causa cette fière parole, sorte de démenti jeté à la devise maçonnique, que je rappelle ici sans moquerie : A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers.

       Introduit les yeux bandés dans le sanctuaire, je fus invité à m’expliquer devant les frères sur ce que j’entendais par la guerre à la Divinité.

       Une longue discussion s’ensuivit, que les convenances maçonniques me défendent de rapporter. Ceux qui connaissent mes Contradictions Economiques, et qui liront ces Etudes, pourront se faire une idée des considérations sérieuses sur lesquelles je fondais alors et affirme encore aujourd’hui mon opinion. L’antithéisme n’est pas l’athéisme : le temps viendra, j’espère, où la connaissance des lois de l’âme humaine, des principes de la justice et de la raison, justifiera cette distinction, aussi profonde qu’elle paraît puérile.  Dans la séance du 8 janvier 1847, il était impossible que le récipiendaire et les initiés se comprissent.

       Ni moi, je ne pouvais pénétrer la haute pensée de la franc-maçonnerie, n’en ayant pas vu les emblèmes ; ni mes nouveaux frères ne pouvaient reconnaître leur dogme fondamental sous une expression blasphématoire, qui renversaient les habitudes de langage vulgaire et toute la symbolique religieuse.

       C’est le sentiment qui resta dans les esprits, et qui fit passer outre à la cérémonie.

       Après avoir subi les épreuves, le bandeau tomba enfin de mes yeux, et je me vis entouré de mes frères, revêtus de leurs insignes, tenant leur épées dirigées vers ma poitrine ; je reconnus les emblèmes sacrés ; on me fit asseoir à mon rang parmi les adeptes, et l’orateur de la loge, le vénérable frère P…, âgé aujourd’hui de quatre-vingt-quatorze ans, doyen de tous les maçons du globe, prononça le discours de ma réception. Qu’il reçoive ici le témoignage public de ma reconnaissance et de mon respect.

       Eh bien, s’écrie le lecteur, qu’avez-vous vu dans cette fameuse maçonnerie, aux mystère si terribles, contre laquelle l’abbé BARUEL aboya tant d’injures dans son histoire du Jacobinisme, et que l’abbé PROYART et autres accusèrent ensuite d’avoir fait la Révolution ?

       Ce que j’ai vu, je vais vous le dire. Les sociétés maçonniques, placées sous le regard du pouvoir et le patronage des hauts dignitaires, n’ont plus de secrets. Leurs mots de passe, leurs termes cabalistiques, leurs signes et attouchements, tout cela est connu, imprimé, publié et court les rues.

       Quant à la doctrine, depuis que la tolérance est devenue pour tout le globe un principe de droit public, et le déisme un pied-à-terre provisoire pour tous ceux qui ont renoncé à la religion de leurs pères, on peut dire qu’elle est entrée dans la circulation générale. Le silence recommandé aux frères, jadis de la plus haute importance sous un régime de droit divin, ne porte plus en réalité que sur des affaires d’administration de la société, les recommandations, les œuvres de bienfaisance et les questions personnelles.

       Mais, par delà le déisme et la tolérance, que les loges dissimulaient avec tant de soin il y a soixante-quinze ou quatre-vingts ans, et qui forment encore aujourd’hui la substance de leur enseignement officiel ; par delà ce cérémonial, qui n’a même plus le mérite d’exciter la curiosité des profanes, il est une philosophie supérieure qui ne se communique point, attendu qu’elle est demeurée lettre close pour tout le monde, que je puis révéler par conséquent sans manquer au serment maçonnique, puisque je n’en dois l’intelligence qu’à moi-même, bien qu’elle constitue selon moi le véritable mystère, le dogme glorieux et fondamental de la franc-maçonnerie.

       J’ose espérer que cette exposition sera reçue avec bienveillance, sans approbation ni désapprobation, par toutes les loges de France et de l’étranger. Nos vénérables sauront comprendre qu’autant l’enseignement de pareilles idées, s’il était secret, pourrait avoir de péril pour la société qu’ils représentent, autant est-il utile à cette société que le public soit saisi de principes qu’elle sera toujours à temps de désavouer s’ils sont jugés faux, mais dont tout l’honneur lui revient légitimement, si la conscience universelle les réclame.

       Toute doctrine religieuse ou se disant telle se caractérise par le concept métaphysique qui lui sert de base.

       La plus ancienne théologie reposait sur l’idée de substance : elle aboutissait, comme la philosophie de SPINOZA, au panthéisme. Or, notons ce point : qu’est-ce que la substance ? Ce que l’entendement conçoit comme soutien ou substratum des phénomènes, mais qui, échappant aux sens, impénétrable à la connaissance, reste pour la raison comme une simple hypothèse de la logique, une conception.

       La théologie juive eut pour domaine la notion de cause, force, puissance, virtualité. Son Dieu, rouach elohim, souffle divin ou esprit des forces, autrement dit Jehovah, puissance, est un principe différent de la matière, qu’il crée, anime, façonne, par son action souveraine. Mais qu’est-ce que la cause ou la force en soi ? Encore une hypothèse de l’entendement, quelque chose d’ultra phénoménal, une conception. Comme pendant du substantialisme de Spinoza, nous avons le dynamisme de LEIBNIZ.

       La théologie chrétienne élève sur ces deux concepts, substance et cause, celui d’intelligence ou Verbe. De là le gouvernement de la providence et le règne des âmes, avec l’économie religieuse et sociale qui en découlent. Mais qu’est-ce qu’une âme ? Quelle est cette entité que DESCARTES définit, par une expression contradictoire, substance immatérielle ? Une fiction de la pensée, c’est-à-dire toujours une conception.

       Le conceptualisme, la négation de toute phénoménalité, en d’autres termes l’affirmation de l’absolu, tel est donc le caractère fondamental de toutes les anciennes doctrines religieuses, disons-le tout de suite, la condition sine qua non de toute théologie.

       Bien différente est la théologie des francs-maçons, et par suite leur théodicée. Elle sort des conceptions ontologiques et prend pour assise une idée positive phénoménale, synthétique, hautement intelligible, semble participer de la nature conceptualiste des notions précédentes. La Raison maçonnique lève tout doute à cet égard en concrétant et définissant son principe sous l’expression d’Equilibre. C’est ce qu’indique à qui veut l’entendre le triple emblème devenu plus tard celui de la Révolution : Aplomb, Niveau, Equerre.

       L’équilibre : voilà une idée qui fait image, qui se voit, qui se comprend, qui s’analyse, qui ne laisse derrière elle aucun mystère. Tout rapport implique deux termes en équation : rapport et équilibre sont donc synonymes, il n’y a pas à s’y méprendre.

       De l’idée de rapport ou d’équilibre, la franc-maçonnerie déduit sa notion de l’être divin. Le Dieu des maçons n’est ni Substance, ni Cause, ni Ame, ni Monade, ni Créateur, ni Père, ni Verbe, ni Amour, ni Paraclet, ni Rédempteur, ni Satan, ni rien de ce qui correspond à un concept transcendantal : toute métaphysique est ici écartée. C’est la personnification de l’Equilibre universel ; Dieu est l’Architecte : il tient le compas, le niveau, l’équerre, le marteau, tous les instruments du travail et de mesure. Dans l’ordre moral, il est la Justice. Voilà toute la théologie maçonnique.

       Du reste, point d’autel, point de simulacres, point de sacrifices, point de sacrements, point de grâces, point de mystères, point de sacerdoce, point de profession de foi, point de culte. La société franc-maçonne n’est pas une Eglise, elle ne repose pas sur un dogme ou une adoration ; elle n’affirme rien que la raison ne puisse clairement comprendre, et ne respecte que l’Humanité. Est capable en conséquence d’être reçus francs-maçons, de quelque religion qu’ils soient, quiconque aime la Vérité, pratique la Justice et sert ses semblables, de quelque religion qu’ils soient eux-mêmes.

       Il faudrait être étrangement pauvre d’esprit, ce me semble, pour ne pas voir que ce rationalisme tolérant, fondé sur le dédain de toute théologie et sur la substitution au concept métaphysique de l’idée positive, réelle et formelle, est la négation même de l’élément religieux, remplacé dans la conscience du franc-maçon par la Justice.

       La théologie de la Loge, en un mot, est le contre-pied de la théologie. C’est ce qu’indique l’opposition de la devise maçonnique, A la Gloire du Grand Architecte de l’Univers, à celle des Jésuites, Ad majorem Dei Gloriam, pour la plus grande gloire de Dieu, c’est-à-dire de l’absolu, c’est-à-dire de l’absolutarisme.

       Aussi, n’ai-je pas besoin d’insister davantage sur cet anti conceptualisme de l’enseignement maçonnique pour montrer combien, en déclarant la guerre, suivant mon expression peut-être malheureuse, à tous les dieux substantiels, causatifs, verbaux, justifiant et rédimant, Elohim, Jehovah, Alla, Christos, Zeus, Mithra, etc., j’étais sans le savoir d’accord avec la pensée inconsciente de la franc-maçonnerie.  Et moi aussi, aurais-je pu dire à la respectable assistance :

j’affirme comme idée souveraine et régulatrice dans les âges futurs, le Rapport, l’Equilibre, le Droit. Je regarde comme purs instruments dialectiques, subordonnés à cette idée, les concepts de substance, cause, esprit, matière, âme, vie : je professe la justice gratuite et sans récompense. Sous le bénéfice de cette explication, et comme je ne veux contrister personne, je consens à rendre gloire avec vous, mes frères, au Grand Architecte immanent dans l’Humanité, et dont le lumineux triangle, plus précieux pour moi que le nom de Jehovah, que vous y avez inscrit, m’a révélé toutes ces choses.

       Voilà pour la théologie ou philosophie spéculative des francs-maçons. Elle se résume comme l’on voit, dans la prépondérance de l’idée sensible et intelligible sur le concept métaphysique et absolutiste, idée dont la représentation la plus complète est l’équilibre. Elle fait suite aux anciennes théologies, polythéiste, judaïque et chrétienne, de même que l’idée dont elle émane fait suite aux concepts de substance, cause, esprit, qui servirent à fonder ses devancières ; et cette suite, qui rappelle la progression historique d’Aug. COMTE, théologie, métaphysique, science, nous annonce que nous touchons à la loi d’égoïsme et à la loi d’amour.

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       Pour terminer cet exposé, nous reprenons une annotation de Henri Jullien, dans son ouvrage ‘‘Régularité exotérique et tradition ésotérique en Franc-Maçonnerie :

Ce texte a d’autant plus de valeur que la Grande Loge Unie d’Angleterre n’a pu ignorer ni l’Initiation de Proudhon, ni ses écrits, ni plus spécialement celui ci-avant, et n’a pas protesté. Elle n’a pas rompu les relations, et n’a pas taxé l’Obédience française ni la loge bisontine d’hérésie ou de schisme.

Document déposé sur le site du REP en mars 2015

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